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Ïkos : les coulisses du plus grand village du réemploi solidaire de France

Maurane Nait Mazi
6 juillet 2026
6 juillet 2026
Temps de lecture : 8 min

Douze mille mètres carrés de surface, 19 millions d'euros et dix ans de préparation : Ïkos ouvrira à Bordeaux en 2027. Le pari de sa présidente, Marion Besse : prouver qu'une galerie commerciale peut vendre de la seconde main sans trahir les valeurs de l'économie sociale et solidaire. Elle raconte à CMCM les arbitrages, les blocages et les risques d'un chantier que toute la filière surveille.

Le réemploi solidaire s'est bâti dans des entrepôts vieillissants, à l'écart des centres-villes, peu adaptés à l'accueil du public. Ce modèle a structuré la filière. Il touche aujourd'hui ses limites : montée des plateformes de seconde main, pression sur le gisement, mutation des habitudes d'achat.

Ïkos naît de ce constat. Imaginé en 2017 par plusieurs acteurs bordelais de l'économie sociale et solidaire, le projet doit réunir, dès 2027, 12 000 m² dédiés au réemploi, à la réparation, à la logistique, au commerce et à la restauration. Budget : 19 millions d'euros. L'ambition : changer d'échelle sans renier les principes du réemploi solidaire.

Dix ans après les premières réflexions, le chantier est enfin lancé. Pourquoi a-t-il fallu une décennie ? Comment tenir un modèle économique face aux plateformes sans perdre sa mission d'intérêt général ? Qu'est-ce que le reste de la filière peut en retenir ? Marion Besse, présidente de la SCIC Ïkos, répond à CM-CM.fr.

CM-CM.fr - Pourquoi autant d'acteurs suivent-ils de près le projet Ïkos ?

Marion Besse : Les acteurs du réemploi solidaire travaillent aujourd'hui dans des conditions assez dégradées : des entrepôts anciens, pas isolés, trop petits, qui ne répondent plus forcément aux normes actuelles et qui sont souvent situés au fond d'une impasse, dans une zone d'activité où personne n'a envie d'aller. Tout l'écosystème du réemploi rêverait d'avoir une infrastructure comme celle-ci.

On voudrait tous disposer de bâtiments neufs, avec de meilleures conditions de travail, conformes aux normes d'accessibilité et de sécurité. Il s'agit surtout d'offrir un lieu de travail qualitatif et un lieu d'accueil pour les salariés souvent en insertion comme pour les clients. Nous voulions atteindre un niveau de confort équivalent à celui que l'on retrouve dans le reste de l'économie.

C'est aussi ce qui explique l'engouement autour de Ïkos. Cette infrastructure permet de développer l'activité des acteurs du réemploi, mais aussi de développer davantage l'achat de seconde main.

Nos boutiques étaient jusque-là dispersées dans Bordeaux. Les regrouper dans un lieu plus qualitatif permettait d'élargir les horaires des petites associations, de gagner en visibilité, de devenir plus désirables aux yeux des clients. Nous sentions aussi les prémices d'une concurrence qui s'est, depuis, nettement renforcée : il fallait se distinguer, prouver que le réemploi pouvait offrir une vraie expérience de commerce sans trahir ses valeurs.

Le projet est né il y a près de dix ans. Comment cette idée a-t-elle émergé ?

M. B. : À l'époque, je dirigeais l'antenne du Relais à Bordeaux. C'est dans ce cadre-là que nous nous sommes réunis avec Le Livre Vert et plusieurs associations locales. Le sujet de base, c'était simplement les locaux. Nous avions tous une dizaine d'années d'existence et nous faisions le même constat : les volumes que nous traitions augmentaient chaque année, mais nos entrepôts, eux, n'augmentaient pas de taille.

Nous étions tous arrivés à un point de saturation. Cela freinait notre développement. Quand on ne sait déjà plus où stocker ce que l'on collecte, on ne va pas chercher à développer de nouveaux gisements, alors même que les collectivités nous le demandaient. À cela s'ajoutait une dégradation des conditions de travail et la question de la mise aux normes.

La seconde main commençait à monter. Nous attirions davantage de visiteurs et, forcément, davantage d'attention. Or, quand on travaille dans un ancien entrepôt, on ne respecte pas toujours les normes applicables à un établissement recevant du public ou les normes incendie. Au départ, c'est vraiment cette problématique des locaux qui nous a réunis : les conditions de travail, la capacité à absorber de nouveaux volumes et les questions réglementaires.

Très vite, nous nous sommes dit qu'il ne suffisait pas de construire un village d'entrepôts. Cela n'avait pas beaucoup de sens. Nous voulions aller plus loin.

À ce moment-là, Le Relais était la structure la plus importante. Nous pouvions jouer un rôle de locomotive, notamment sur toutes les questions foncières, immobilières ou de financement. L'idée était de porter collectivement une démarche auprès de la collectivité. Mais nous ne voulions pas simplement aller demander de nouveaux locaux. Ce n'était pas un projet très inspirant.

Nous avons donc commencé à réfléchir à une galerie marchande du réemploi. Au même moment, ReTuna venait d'ouvrir en Suède (NDLR : à Eskilstuna, ReTuna en Suède, fait figure de référence. Ouvert en août 2015, il est présenté comme le premier centre commercial au monde entièrement consacré aux produits réemployés, réparés ou recyclés) et le projet faisait beaucoup parler de lui. Nous l'avons découvert dans les médias et nous nous sommes dit : « C'est exactement ce que nous voulons faire. »

Nous sommes donc allés visiter ReTuna début 2018. Cette visite nous a totalement confortés dans notre projet. Les Suédois vont encore plus loin puisqu'ils sont directement adossés à un centre de recyclage de la collectivité. C'était aussi notre rêve. Mais, dans les grandes métropoles françaises, la question du foncier est beaucoup plus compliquée. Nous avons tout de même travaillé avec Bordeaux Métropole sur cette hypothèse avant de nous rendre compte qu'elle serait très difficile à concrétiser.

À quel moment avez-vous compris que le réemploi devait et surtout pouvait changer de dimension ?

Restait à transformer ce déclic en différence concrète. À la même époque, Vinted émergeait en France : dans le secteur, on voyait venir la bascule, cette plateforme allait bouleverser le marché de la seconde main. La question s'est posée simplement : qu'est-ce qui, face à ça, nous différencie ?

Deux réponses. D'abord les lieux physiques : nous sommes convaincus que les gens en ont toujours besoin au quotidien. Ensuite notre capacité à coopérer. Dans l'économie sociale et solidaire, même si ce n'est pas toujours simple, il existe une vraie culture de la coopération, la capacité à se mettre autour d'une table pour porter, ensemble, un projet de cette ampleur.

Nous avions aussi envie de reprendre ce qui fonctionne dans les centres commerciaux. Si les gens s'y rendent, ce n'est pas uniquement parce qu'ils ont besoin d'acheter quelque chose. C'est aussi parce que ces lieux sont agréables, qu'ils regroupent une offre complète et qu'ils donnent envie de venir. On s’est dit qu'il fallait reprendre ces codes, mais au service du réemploi.

C'est aussi pour cela que nous parlons d'un « village du réemploi ». Ce terme ne désigne pas seulement un ensemble de bâtiments. Dans un village, on retrouve le commerçant, l'artisan, le restaurateur, différents services. Nous voulions retrouver cette idée de complémentarité et faire en sorte que le public puisse trouver, au même endroit, tout ce dont il a besoin pour équiper sa maison en seconde main. Ce vocabulaire est d'ailleurs appelé à évoluer : pour son ouverture grand public, Ïkos prévoit de présenter son volet commercial, plus parlant pour un client venu faire ses achats.

Lire aussi : La Venelle (Montreuil) : "utopie réalisable" ou vitrine politique du réemploi ?

Avant même le lancement du chantier, vous avez commencé à tester le modèle de Ïkos avec des boutiques. Pourquoi était-ce important ?

Nous avions besoin de vérifier que notre intuition fonctionnait. L'objectif n'a jamais été d'ouvrir un réseau de magasins avant Ïkos. Nous voulions tester le modèle.

La première opportunité est arrivée pendant le Covid. Un hôtel nous a contactés parce qu'une cellule commerciale était disponible, le temps que Zara obtienne son permis de construire pour agrandir son magasin à Bordeaux Lac. Ils nous ont proposé de tester notre concept pendant six mois, juste avant Noël. Nous avons accepté… et cela a très bien fonctionné.

Cette première expérience nous a donné envie d'aller plus loin. Nous avons profité du contexte de l'époque, où plusieurs centres commerciaux avaient des cellules vacantes. Nous avons ensuite ouvert une deuxième boutique rue Sainte-Catherine, au cœur du commerce bordelais. Nous y sommes restés deux ans. Cela a été une formidable vitrine pour le projet. Nous y avons accueilli plusieurs visites ministérielles et, surtout, nous avons pu montrer que des boutiques de réemploi pouvaient ressembler à des commerces classiques. Je pense que c'est aussi ce qu'attendent aujourd'hui les consommateurs.

Nous sommes désormais installés à Ginko, dans un centre commercial situé à proximité du futur village, où nous resterons jusqu'à l'ouverture d’Ïkos.

Ces boutiques nous ont permis de constituer une première clientèle, d'apprendre à travailler ensemble, de tester nos process et de les améliorer. Elles ont aussi joué un rôle essentiel pour faire comprendre le projet. Quand on porte Ïkos, il faut que les partenaires puissent visualiser ce que l'on veut construire. Avoir un lieu physique permet de rendre cette ambition plus concrète.

Ïkos : les coulisses du plus grand village du réemploi solidaire de France. Une galerie marchande de seconde main ouvrira à Bordeaux en 2027.
Vue d'ensemble du futur village du réemploi solidaire Ïkos. Pensé comme une « galerie marchande du réemploi », le projet réunira à Bordeaux, à partir de 2027, commerces de seconde main, ateliers de réparation, espaces de dons et services afin de proposer une offre complète autour de l'économie circulaire. Crédit ïkos

Jusqu'où est-il aujourd'hui possible d'intégrer du réemploi dans un chantier de cette ampleur ?

Cette question nous a été suggérée par une lectrice de CMCM sur LinkedIn.

Nous avons d'abord regardé si un bâtiment existant pouvait suffire. Il y avait deux grands bâtiments industriels disponibles dans la métropole, adaptés aux gros volumes de tri, mais soumis à la réglementation ICPE (NDLR : installations classées pour la protection de l'environnement) sur la sécurité incendie. Le second relevait, lui, des normes ERP, établissement recevant du public, puisque nous accueillons aussi du public. Faire tenir ces deux réglementations sur un même site existant, c'était ingérable : l'empilement de ces normes nous aurait posé d'énormes difficultés. Il nous a fallu trois ans pour trouver un terrain où repartir de zéro.

Le réemploi sur le chantier est un véritable casse-tête. Dans notre montage, ce n'est pas nous qui le gérons directement. Nous avons un contrat de promotion immobilière. Concrètement, nous aurons un bâtiment livré clé en main et c'est le promoteur qui pilote l'ensemble du chantier.

Le réemploi fait partie bien sûr de notre cahier des charges. Nous avions fixé un objectif de 5 % du montant total des travaux en matériaux de réemploi. C'était un minimum. Nous aurions aimé aller plus loin, mais aujourd'hui le réemploi coûte encore plus cher que le neuf.

L’un des éléments les plus significatifs sera la charpente en bois de réemploi. Elle sera très visible des visiteurs et permet aussi d'atteindre plus facilement cet objectif de 5 %, parce que le volume financier se fait sur les gros ouvrages. Mais c'est aussi ce qu'il y a de plus compliqué à réaliser. Toute la partie réglementaire et assurantielle reste très complexe pour le constructeur.

Pour nous, il était important que le promoteur s'entoure d'un bureau d'études spécialisé dans le réemploi. C'était un critère de sélection. Malgré cela, ce n'est pas simple. Aujourd'hui, le réemploi dans la construction n'est pas encore une filière organisée.

Nous avons reçu régulièrement des fiches de validation : un stock de pierres, des éléments de construction, différents matériaux. Cela demande beaucoup de temps, mais nous sommes assez confiants sur le fait que nous dépasserons facilement les 5 %.

Il y a déjà des réalisations dont les visiteurs ne remarqueront probablement jamais. Par exemple, les bassins de rétention des eaux pluviales ont été réalisés avec des ballast provenant d'une ancienne voie ferrée de Coutras. Ils sont enterrés, donc invisibles, mais ils font partie intégrante du projet.

Nous avons justement décidé de valoriser tout ce travail. Les éléments réemployés qui seront visibles feront l'objet d'une signalétique, parfois accompagnée d'un QR code renvoyant vers des explications plus détaillées. L'idée est aussi de faire de la pédagogie. Aujourd'hui, le réemploi dans la construction reste compliqué. Il suffit de l'expliquer pour que l’on comprenne les contraintes auxquelles la filière est confrontée.

Vous dites que Ïkos va ouvrir dans un contexte beaucoup plus hostile que lorsque le projet est né. Pourquoi ?

Il y a dix ans, c'était un autre monde. Sur la question des gisements comme sur celle de la commercialisation des produits de seconde main, le paysage était complètement différent. À l'époque, Vinted arrivait tout juste en France. Les plateformes n'avaient pas encore transformé le marché comme elles l'ont fait depuis.

Quand on baigne dans le secteur, on voit ces évolutions arriver. Nous avons très vite compris que Vinted avait trouvé quelque chose de révolutionnaire et que cela allait profondément bouleverser le marché. C'est aussi pour cela que nous avons cherché à construire autre chose.

Aujourd'hui, nous allons ouvrir dans un contexte beaucoup plus difficile. Les gisements se dégradent. On parle beaucoup du textile, mais c'est vrai dans toutes les filières : la qualité des produits baisse. En parallèle, les associations et les structures d'insertion sont fragilisées par les contraintes budgétaires. Les financements publics sont plus difficiles et, plus largement, nous faisons face à un contexte économique moins favorable.

Nous constatons aussi que certaines évolutions réglementaires n'avancent pas comme nous l'espérions. La loi contre la fast fashion, par exemple, nous semblait relever du bon sens. Pourtant, nous voyons bien à quel point il est difficile de faire évoluer les choses.

Est-ce que cela nous inquiète ? Bien sûr que c'est un risque. Mais nous sommes des acteurs économiques. Notre travail consiste justement à nous adapter et à trouver des solutions.

Nous avons la chance d'être un projet très soutenu. Pas seulement financièrement, mais aussi techniquement et humainement. Beaucoup de personnes veulent que Ïkos fonctionne, parce que le projet dépasse largement notre propre intérêt. Si nous démontrons qu'un tel modèle est viable, cela pourra inspirer d'autres territoires.

C'est aussi pour cela que nous sommes autant observés. Les collectivités, les autres porteurs de projets, les éco-organismes… tout le monde regarde ce qui va se passer. Au fond, la vraie question est celle du modèle économique du réemploi. Si Ïkos fonctionne, cela montrera qu'il est possible de changer d'échelle tout en restant fidèle aux valeurs du réemploi solidaire. On a gravi l'Annapurna pour lancer le chantier. Maintenant l'Everest est devant nous.

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