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"Le vintage est en train de mourir" : les friperies bientôt vides ?

Maurane Nait Mazi
22 janvier 2026
22 janvier 2026
Temps de lecture : 6 min

Une organisation environnementale outre-Atlantique annonce la « mort » du vintage. En France, les acteurs du vintage observent déjà les premiers signes d'étouffement.

Plonger la main dans un bac, écarter les cintres, jauger la résistance d’un tissu ou la tenue d’une couture : pour les chineurs, la quête du vintage repose sur des gestes appris. Mais depuis quelques années, l’expérience se dégrade. Sous les doigts, le coton épais et la laine vierge cèdent la place aux fibres synthétiques, aux vêtements conçus pour une durée de vie très limitée. Paradoxe d’un marché en pleine expansion : la seconde main séduit comme jamais, mais le vintage, le vrai, se fait plus rare. Longtemps chuchotée, cette inquiétude s’impose aujourd’hui dans le débat public.

Début janvier, l’organisation environnementale québéquoise Équiterre met des mots sur cette évolution. Elle décrit une disparition progressive des vêtements et objets de bonne facture dans les friperies, remplacés par des arrivages massifs issus de la fast et de l’ultra fast fashion, souvent impropres au réemploi. Une alerte qui résonne en France, où les débats autour de la fast fashion ont marqué l’année 2025. Friperies, ressourceries et intermédiaires de l’Hexagone constatent eux aussi une tension croissante sur l’accès au meilleur gisement. Derrière la formule choc de « mort du vintage », les professionnels redoutent l’ancrage d’une seconde main calquée sur les logiques de production de masse.

Vers une seconde main low cost, alerte Équiterre

L’alerte a été lancée début janvier sur les réseaux sociaux par l’organisation non gouvernementale (ONG) Équiterre. L’organisation québécoise engagée dans la transition écologique publie une série de visuels au message alarmiste : « Le vintage est en train de mourir ». En quelques phrases, l’association met en lumière un malaise grandissant dans l'univers de la fripe : la rarété de la bonne facture. En cause : des biens de plus en plus fragiles, fabriqués rapidement, qui arrivent en mauvais état sur le marché de la seconde main, souvent invendables.

La mort du vintage interroge l’avenir du marché de la seconde main sous tension, confronté à l’afflux de textiles de faible qualité issus de la fast fashion.

Post Instagram, le 8 janvier 2026, Équiterre

« Dans les friperies, on est de plus en plus nombreux et nombreuses à se garocher sur les derniers items de qualité qui nous restent du siècle dernier », alerte Julie-Christine Denoncourt, analyste chez Équiterre.

Pour l’organisation, cette ruée traduit un basculement structurel. Les flux qui arrivent aujourd’hui dans les centres de tri et le marché de seconde main sont, de plus en plus souvent, le produit d’une fabrication pensée pour une durée de vie courte.

Des vêtements qui ne tiennent plus


Équiterre décrit une baisse générale de la durabilité des biens mis en circulation, qu’il s’agisse de meubles ou de vêtements.

L’ONG résume ainsi sa crainte : « Si le vintage disparaît doucement, c’est parce que presque plus rien n’est conçu pour durer. » Elle observe également l’effacement progressif de repères matériels historiquement associés à la qualité : « Les étiquettes "Fait au Canada" et les meubles solides se font de plus en plus rares. »

Face à la mort du vintage, le marché de la seconde main et des friperies sous tension révèle les limites d’un système saturé par les logiques de production de masse.

« Nos meubles peinent à survivre à un seul déménagement, encore moins à une génération. Les coutures de nos vêtements se désagrègent au premier lavage… » - Post Instagram, Equiterre, le 8 janvier 2026

« Est-ce qu’il va rester des biens de qualité ? »


Équiterre s’appuie notamment sur son rapport publié en octobre 2025, consacré au soutien au réemploi textile à l’échelle municipale. Fondé sur des entretiens menés auprès de ressourceries, de friperies et de collectivités locales québécoises, le document met en évidence un déséquilibre croissant entre les volumes de textiles collectés et leur potentiel réel de réemploi. Entre 2011 et 2023, la quantité de textiles éliminés au Québec a augmenté de 114 %, pour atteindre 344 000 tonnes par an, soit près de 30 kilos par personne. Une progression portée en grande partie par les collectes municipales, dont une part significative des flux ne peut être réemployée localement et se retrouve orientée vers des filières de surplus peu transparentes ou vers l’enfouissement.

Dans ce contexte, l’accès à des gisements de qualité devient plus contraint pour les acteurs du réemploi. « Cette rareté m’inquiète parce que je me dis : est-ce qu’il va rester des biens de qualité dans les prochaines décennies ? » interroge Julie-Christine Denoncourt. À mesure que la qualité moyenne des dons diminue, la proportion de stocks non valorisables augmente, avec des conséquences directes sur les coûts de tri, de gestion et sur les volumes de déchets générés. L’organisation met en avant le rôle déterminant des échelons locaux dans la structuration du réemploi textile.
Le soutien aux ressourceries, l’organisation de l’accès aux gisements, le financement des opérations de tri et la consolidation des filières apparaissent comme des leviers centraux pour maintenir une seconde main capable de proposer des biens durables, distincts des flux issus de la fast fashion. Faute d’une action rapide des pouvoirs publics, prévient toutefois Équiterre, ces déséquilibres sont appelés à s’accentuer. « Ça presse », résume l’organisation.

En France, le vintage sous tension


L’alerte formulée depuis le Québec trouve déjà des échos de l’autre côté de l’Atlantique. Sur le terrain, plusieurs professionnels du vintage décrivent une tension croissante sur l’accès aux pièces de qualité.

À Poitiers, Hélène Beghin, la fondatrice de Follement Vintage, dit ressentir cette raréfaction au quotidien. À l’approche de plusieurs événements importants pour son activité, elle confie son inquiétude à CM-CM.fr :

« J’ai pas mal de salons à venir et je commence à être stressée de ne pas trouver de belles pièces à proposer. »

Lorsqu’elle lance son activité en 2021, son sourcing local ne pose pourtant pas de difficulté majeure. Aujourd’hui, le paysage a changé. Les lieux qu’elle fréquente habituellement (vides-maisons, boutiques associatives, ressourceries) ont désormais été envahis par des vêtements issus de l’ultra fast fashion, qui ont colonisé ses coins à champignons.

« Là où je chine, il y a maintenant un bac Shein, avec uniquement des pièces de l’enseigne. Certains imprimés ont l'air vintage », observe-t-elle.

Fin du vintage ?

Pour autant, les professionnels interrogés ne parlent pas de disparition pure et simple du vintage. Regina Daghman, fondatrice du réseau parisien de boutiques Yallä, invite à nuancer. Selon elle, « le vintage des années 1990 à 2010 » reste relativement accessible. Une adaptation qui permet d’élargir l’offre et de répondre à une demande croissante pour la seconde main, même si elle modifie les repères historiques du secteur.

Même analyse du côté de Tinka Kemptner, fondatrice du Conservatoire de la mode vintage. La pénurie est bien réelle, affirme-t-elle, mais elle concerne surtout « la crème », les pièces les plus qualitatives.

« La crème du vintage diminue chaque année dans les centres de tri, noyée dans des montagnes de fast fashion : Shein, Zara, H&M. »

Dans ce glissement vers une seconde main industrialisée, les pièces de qualité deviennent plus difficiles à identifier. La demande, en revanche, ne faiblit pas. « Paradoxalement, la demande pour les vraies pièces vintage n’a jamais été aussi forte », constate-t-elle. L’alternative à la fast fashion bon marché devient, selon elle, « une quête de belles matières, de qualité et de savoir-faire ».

À Marseille, le constat est similaire. Pour Chloé Roques, gérante de la boutique Digger Club, le vintage « a plein de vies », mais il est aujourd’hui « noyé ». Noyé par la masse de vêtements produits en continu, qui rend plus complexe le travail de tri et de sélection. Selon elle, l’enjeu majeur à venir n’est pas tant la disparition du vintage que son renchérissement.

« C’est la hausse des prix qui est à craindre. Le vintage sera accessible, mais à un prix et à un effort supérieurs. », explique la professionnelle à CM-CM.fr.

Le vintage : « l’or de demain »


Cette montée en gamme se traduit déjà par une hausse des prix, particulièrement visible dans la capitale. « Les belles matières vont devenir l’or de demain », anticipe Tinka Kemptner, qui observe déjà la gentrification de la fripe.

« Dans les boutiques vintage un peu fourre-tout à Paris, les manteaux en laine de nos mamies - qui partaient pour une vingtaine d'euros il y a quelques années - se vendent désormais plus de 100 euros ! »

Regina Daghman fait le même constat et évoque une poursuite de la hausse observée : « Dans 5-10-15 ans, le vintage va beaucoup augmenter. »


Pour Tinka Kemptner, le récit d’une « mort du vintage » traduit avant tout une transformation du marché. Ce qui disparaît, ce n’est pas le vintage dans son ensemble, mais une certaine forme de vintage. « Le vintage générique disparaît, remplacé par une approche plus sélective, presque conservatoire », analyse la spécialiste, qui a créé un musée vivant dédié à la mode vintage à Voiron, près de Grenoble. Une évolution qu’elle résume en une formule optimiste : « La qualité reprend ses droits face à la quantité. »

Voir aussi : Londres – New York : Vinted teste l'envoi de colis par avion

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