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Fast fashion : pourquoi une étude sur les ressourceries complique le récit d’une loi anti-Shein

Maurane Nait Mazi
14 avril 2026
14 avril 2026
Temps de lecture : 5 min

Une étude de la coalition Stop Fast Fashion, menée dans 33 ressourceries, montre que, parmi les textiles jugés non réemployables, les enseignes de fast fashion « historique », comme H&M, Primark ou Mango, pèsent bien davantage que les acteurs de l’ultra fast fashion comme Shein. De quoi fragiliser le recentrage politique de la future loi française sur les seuls géants asiatiques.

Un an après son adoption à l’Assemblée nationale et dix mois après son vote au Sénat, la proposition de loi dite anti-fast fashion n’a toujours pas connu son issue définitive. D’abord pensée pour réduire l’impact environnemental de l’industrie textile dans son ensemble, elle s’est progressivement recentrée, au fil des débats, sur les acteurs de l’ultra fast fashion, au premier rang desquels Shein.

C’est dans ce contexte politique incertain que la coalition Stop Fast Fashion  publie, mardi 14 avril, une étude menée dans 33 ressourceries volontaires. Réunissant 12 associations, dont Emmaüs, Les Amis de la Terre, Zero Waste France, Réseau national des ressourceries et recycleries et Fashion Revolution, le collectif assure vouloir apporter « les vrais chiffres des déchets textiles » au débat.

Leur conclusion vient bousculer le cadrage qui s’est imposé ces derniers mois : parmi les vêtements jugés non réemployables, les enseignes historiques de la fast fashion, comme H&M, Primark ou Mango, pèsent bien davantage que les plateformes d’ultra fast fashion telles que Shein ou Temu. De quoi fragiliser le recentrage politique d’un texte qui risque, selon les associations, de ne viser qu’une partie du problème.

La fast fashion « historique » domine les textiles non réemployables

L’enquête, coordonnée par le Réseau national des ressourceries et recycleries (RNRR), a porté sur 2,8 tonnes de textiles triés. Sur ce volume, 1,7 tonne a été jugée non réemployable. Parmi ces vêtements, 49 % relèvent d’enseignes de fast fashion dites de « première génération », contre 5 % pour l’ultra fast fashion. Selon la coalition, le volume attribué aux acteurs historiques est ainsi douze fois supérieur à celui des plateformes comme Shein ou Temu.

Une séparation contestée entre fast fashion et ultra fast fashion


L’étude vise directement le cadrage politique du texte en discussion. Pour ses auteurs, la distinction entre une fast fashion « historique », devenue acceptable, et une ultra fast fashion seule responsable des dérives du secteur ne résiste pas à l’observation des flux traités par les ressourceries. La coalition juge cette séparation « artificielle ».

« En ressourceries, il y plus de vêtements non rémployables provenant de la fast fashion que de l’ultra fast fashion. La focalisation du débat public sur quelques plateformes asiatiques masque le problème des volumes, il faut s'en rendre compte », explique Marie Castagné, co-déléguée générale du RNRR, auprès de CM-CM.fr.

Dans une ressourcerie, des bacs de tri séparent les vêtements non réemployables issus de la fast fashion de ceux relevant de l’ultra fast fashion, le 29 novembre 2025. Crédit : REFER

Une loi anti-fast fashion initialement plus large, aujourd’hui recentrée sur Shein

La publication intervient dans un contexte législatif sensible. Adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale en mars 2024, la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile prévoyait initialement une définition de la fast fashion, un mécanisme de bonus-malus et un encadrement de la publicité. Initialement pensé pour viser plus largement l’ensemble de la fast fashion, le texte s’est progressivement resserré, au fil des débats, sur les acteurs de l’ultra fast fashion.

Lire : Pas touche à Kiabi, "ma cible c’est l’ultra-fast fashion", assume Sylvie Valente Le Hir

Selon la coalition, le texte a depuis évolué jusqu’à viser prioritairement les acteurs de l’ultra fast fashion, au risque de laisser hors champ une large partie du secteur. L’étude alimente ainsi une critique portée de longue date par les associations : concentrer la régulation sur Shein et consorts reviendrait à traiter la partie la plus visible du problème, sans s’attaquer à un modèle plus ancien de production de masse à bas coût.

Lire aussi : De Zara à Shein, de l’Assemblée au Sénat, récit d’un an de lutte et d’évolution de la loi anti-fast fashion

Une crise du textile antérieure à l’essor de Shein

Pour expliquer la faible part de l’ultra fast fashion dans les flux observés, la coalition avance un facteur chronologique. Selon elle, ces acteurs n’ont pris une place significative sur le marché français que récemment, entre 2022 et 2025, ce qui laisserait encore peu de temps à leurs produits pour arriver massivement dans les dons et les sacs de tri. La crise actuelle des débouchés dans le réemploi textile serait donc antérieure à leur essor.

Pour Marie Castagné, l’ultra fast fashion constitue une aggravation du phénomène. Limiter la future loi aux seuls nouveaux entrants reviendrait à « laisser intacte une large part du modèle qu’elle prétend combattre », explique-t-elle à CM-CM.fr.

L’étude nuance cette lecture par l’existence d’une large catégorie « autres », qui représente 46 % des textiles non réemployables. Elle regroupe des vêtements sans marque identifiable, sans étiquette ou relevant d’autres segments du marché. Selon les ressourceries, une partie importante de ces articles relève, elle aussi, de logiques de fast fashion, sans qu’une attribution précise soit toujours possible.

Les ressourceries confrontées à des volumes croissants

Au-delà du débat sur les marques, l’étude veut surtout alerter sur l’état de tension de la filière du réemploi. Dans son annexe, le RNRR indique que ses structures adhérentes sont passées d’une moyenne de 23 tonnes de vêtements collectées par an en 2012 à 69 tonnes en 2022. Dans le même temps, la part de textile pouvant être réemployée localement resterait autour de 30 %.

Les chiffres avancés pour 2024 illustrent cette pression : 18 967 tonnes de vêtements ont été collectées par les ressourceries et recycleries adhérentes ; 41 % ont été réemployés, 54 % recyclés ou orientés vers des filières de recyclage, et 5 % n’ont pas été valorisés.

Pour la coalition, cette dégradation fragilise un secteur historiquement structuré autour de l’économie sociale et solidaire, qui représenterait encore près de 75 % de la collecte textile en France. Elle estime que la hausse des volumes mis sur le marché et la baisse de la qualité moyenne des vêtements ont progressivement déséquilibré les modèles économiques des acteurs du réemploi.

La coalition appelle à viser toute la fast fashion

Sur le plan politique, le collectif Stop Fast Fashion plaide pour un retour à l’ambition initiale du texte. Elle demande une définition large de la fast fashion, incluant l’ensemble des enseignes concernées, la mise en place d’un bonus-malus pouvant aller jusqu’à 10 euros par produit à l’horizon 2030, ainsi qu’une interdiction de la publicité pour toutes les marques relevant de cette catégorie.
Les associations citent un engagement du gouvernement, daté du 30 mars 2026, à maintenir « un niveau d’ambition extrêmement élevé » sur ce texte, tout en exhortant les parlementaires, à l’approche de la commission mixte paritaire, à ne pas distinguer artificiellement les acteurs historiques et les nouveaux entrants de la mode jetable.

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Catégorie : Anti fast fashion - Pouvoir

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