Pendant sa campagne municipale à Paris, Sarah Knafo a consacré une vidéo aux bouquinistes des quais. Une séquence dans laquelle la candidate Reconquête s’appuie sur cette figure emblématique du commerce d’occasion pour déployer un récit de protection patrimoniale et de déclin.
Boîtes vert wagon alignées sur les quais, piles de livres anciens, touristes qui s’arrêtent, habitués qui fouillent, silhouettes penchées sur des classiques : à Paris, les bouquinistes appartiennent autant au paysage de la capitale qu’à l’économie historique de l’occasion. Perçus comme des figures immuables du décor parisien, ils sont aussi devenus, à leur tour, notamment pendant la séquence des Jeux Olympiques (JO), un enjeu politique. Ces commerces à ciel ouvert offrent un décor patrimonial, populaire et immédiatement identifiable.
C’est dans cet imaginaire que s’inscrit la vidéo publiée le 26 février par l’eurodéputée Reconquête Sarah Knafo, alors en campagne pour la mairie de Paris, tournée avec Jérôme Callais, président de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris. On voit la candidate longer les boîtes, interroger le bouquiniste sur ses difficultés, revenir sur le bruit, évoquer le patrimoine immatériel, la sécurité et la propreté. Elle affirme aussi être « la seule » candidate à citer les bouquinistes dans son programme, avant de glisser vers un autre registre, celui de la transmission perdue, lorsqu’elle regrette que « les petits-enfants revendent les livres de leurs grands-parents », ajoutant qu’« ils devraient les garder : c’est leur patrimoine familial » et que cela « fait de la peine ».

Comme dans d’autres vidéos tournées au contact de commerçants parisiens, Sarah Knafo y travaille son image de candidate de terrain, attentive aux plaintes et aux symboles du quotidien. Mais avec les bouquinistes, la séquence active autre chose : l’image d’un vieux Paris patrimonial, lettré et menacé, qu’il faudrait protéger d’un abandon public. Arrivée en cinquième position au premier tour avec 10,38 % des voix, elle s’est retirée le 17 mars au nom d’un rassemblement de la droite contre la gauche à Paris. La vidéo reste, elle, comme le condensé d’un moment de campagne où l’extrême droite s’empare des bouquinistes pour nourrir un récit populiste.
« Jérôme Callais a été clairement instrumentalisé »
La première limite de la vidéo tient à ce qu’elle suggère : celle d’une profession parlant d’une seule voix. « La vidéo fait passer Jérôme pour le porte-parole de la corporation. Ce qu’il dit serait la parole de la corporation : ce n’est pas le cas », résume Camille Goudeau. Romancière publiée chez Gallimard, bouquiniste sur les quais et femme de gauche, Camille Goudeau dit à CM-CM.fr avoir découvert la séquence avec sidération. À ses yeux, la vidéo est d’emblée problématique, parce qu’elle participe d’une banalisation de la récupération opérée par l’extrême droite. « C’est évident que l’extrême droite joue sur à peu près tout et n’importe quoi pour récupérer à peu près tout et n’importe qui », dit-elle. Elle n’y voit pas une défense des bouquinistes mais une récupération de leur image.
Elle insiste sur l’hétérogénéité du milieu : « Il y a de tout. Il y a des gens de droite, des gens de gauche, des gens d’extrême gauche, des gens d’extrême droite malheureusement. » Son reproche porte autant sur la méthode que sur le fond. « Personne n’a été prévenu du tournage de cette vidéo dans la corporation », explique-t-elle. À ses yeux, « Jérôme Callais a été clairement instrumentalisé ».
Jerôme Callais : ni ralliement, ni naïveté
Jérôme Callais, de son côté, rejette l’idée d’un ralliement politique. Président de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris, il se dit plutôt de centre droit, sans appartenance partisane revendiquée et explique à CM-CM.fr que l’organisation qu’il représente se veut apolitique. Il dit suivre peu la politique, lire rarement le journal et ne pas être sur les réseaux sociaux et reconnaît sans détour le caractère orienté de la séquence : « Madame Knafo a fait un montage. Ils ont fait un montage de la visite. » Puis : « Je pense qu’elle l’a instrumentalisé, puisqu’il y a cette vidéo. »
Pour lui, l’instrumentalisation s’appuie sur un vide bien réel. « Ce que je trouve triste, c’est qu’aucun des autres candidats ne se soit donné la peine de venir », regrette-t-il. Et encore : « Au lieu de dire que Madame Knafo est venue, ce n’est pas bien, j’ai envie de dire que c’est la seule qui s’est souciée de nous. »
Son ressentiment ne vise pas tant une famille politique particulière qu’un sentiment d’abandon : « En vingt-cinq ans, qu’est-ce qu’on a obtenu de la mairie ? Pas grand-chose. » Il évoque « un dossier culturel » négligé et une profession regardée avec mépris, alors que, selon lui, ailleurs en Europe, des vendeurs de livres comparables seraient mieux considérés.
« À Madrid, ils sont traités comme un trésor national ; nous, on est traités comme des clochards nationaux. »
Dans son esprit, le tournage avec Sarah Knafo ne devait pas valoir adoubement mais plutôt servir d’électrochoc. Il explique qu’il aurait accueilli d’autres candidats de la même manière, « si eux aussi s’étaient déplacés ». En acceptant cette visite organisée à la hâte, il espérait attirer l’attention sur une profession qu’il juge peu écoutée, et relancer un dialogue politique qu’il estime insuffisant depuis des années.
Après la colère des JO
L’épisode des JO est central pour comprendre ce déplacement. À l’approche de l’été 2024, la préfecture de police prévoit de faire démonter, pour des raisons de sécurité, les boîtes situées dans le périmètre de la cérémonie d’ouverture sur la Seine. Chez les bouquinistes, la mesure provoque immédiatement une levée de boucliers. Beaucoup y voient bien plus qu’une contrainte technique temporaire : une atteinte à un symbole parisien, à un patrimoine vivant et à une profession déjà fragilisée. La querelle dure plusieurs mois, jusqu’au 13 février 2024, quand Emmanuel Macron renonce finalement au déplacement des boîtes, en demandant une adaptation du dispositif de sécurité.
Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Saclay et spécialiste de l’édition, du livre et de la culture, rappelle pour CM-CM.fr combien cet épisode a laissé des traces. Selon lui, les bouquinistes, jusque-là « politiquement assez peu engagés », sont sortis de cette séquence avec un fort ressentiment envers la municipalité. L’historien dit comprendre l’argument sécuritaire avancé à l’époque, tout en jugeant qu’il existait d’autres moyens d’y répondre. Pour lui, Sarah Knafo exploite précisément « ce mécontentement, ce malaise, peut-être ce fossé qui s’est créé entre les bouquinistes et la mairie de Paris ».
Pour Camille Goudeau, les JO ont révélé aux élus la force symbolique des bouquinistes.
« Les bouquinistes, c’est très populaire, les gens les adorent, et pour se faire aimer il faut se montrer avec les bouquinistes », dit Camille Goudeau.
Dès lors, ils sont devenus, à ses yeux, une figure patrimoniale populaire et politiquement rentable. Elle cite Rachida Dati, qui s’était publiquement rangée à leurs côtés pendant la controverse sur le déplacement des boîtes. Sarah Knafo, estime-t-elle, reprend aujourd’hui cette même logique à sa manière.
Jérôme Callais assure, lui, qu’il aurait reçu d’autres candidats de la même façon, s’ils s’étaient déplacés. Jean-Yves Mollier voit au contraire dans cette séquence une opération rhétorique plus construite.
Il lit « une vidéo problématique de l’extrême droite » et, plus largement, « un bel exercice de démagogie », « au cœur même du populisme ».
Les bouquinistes : symbole puissant, acteurs fragiles
Pour Vincent Chabault, professeur de sociologie à l’Université Gustave Eiffel et auteur d’un ouvrage sur le livre d’occasion publié aux Presses universitaires de Lyon, « le bouquiniste occupe un rôle dérisoire sur le marché de l’occasion ». À Paris, la profession compte environ 230 bouquinistes sur les quais de Seine. « Une grande partie des bouquinistes, s’ils veulent en vivre, vendent aussi sur internet, à contrecœur et de manière assez discrète », explique-t-il.
Leur faiblesse économique n’enlève pourtant rien à leur puissance symbolique, bien au contraire. « C’est un rôle symbolique très fort », poursuit-il. « Ce sont des ambassadeurs un peu de Paris et d’un imaginaire littéraire attaché à Paris. Donc ils font partie du décor, ils font même partie du patrimoine. »
C’est précisément cette dissociation qui rend la séquence politiquement efficace. Sarah Knafo ne choisit ni les plateformes, ni les grandes filières industrielles du réemploi culturel, ni les mutations logistiques du marché du livre d’occasion. Elle choisit la figure la plus immédiatement lisible, la plus pittoresque, la plus patrimoniale. En somme : la seconde main dans sa version la plus « carte postale ».
Jean-Yves Mollier insiste lui aussi sur la fragilité matérielle de la profession. Les bouquinistes relèvent, dit-il, d’« une économie assez rudimentaire », « très fragile ». Historiquement, ils ne forment pas un bloc politique homogène.
« Pour l’essentiel, non, la profession n’est pas politisée. Leur premier souci, c’est de manger, donc de vendre des livres », rappelle Jean-Yves Mollier.
Cette fragilité se traduit dans des difficultés très concrètes, que Jérôme Callais énumère longuement : la place croissante des souvenirs touristiques au détriment des livres, la raréfaction de la clientèle lectrice, l’absence d’aide à l’installation ou à la formation, et un sentiment plus général de déclassement.
Patrimonialisation, tourisme et recomposition
Les bouquinistes ne se résument plus à l’image d’Épinal d’un vieux Paris figé dans ses cartes postales. La profession est traversée par des tensions bien réelles. D’un côté, la revendication patrimoniale, portée notamment par ceux qui défendent l’inscription des bouquinistes au patrimoine immatériel. De l’autre, une dérive touristique plus lucrative, où les souvenirs et les gravures et d’autres bibelots prennent parfois le pas sur les livres.
Vincent Chabault résume cette bifurcation : d’un côté la patrimonialisation, de l’autre la dérive touristique. Jean-Yves Mollier fait le même constat lorsqu’il note que les boîtes ont été peu à peu envahies par des objets qui n’y avaient pas leur place il y a encore quelques décennies. « On trouvait énormément de livres relevant de la littérature, des essais, de la politique, de la philosophie, de la sociologie il y a 50 ans ou il y a encore 30 ans. On en trouve de moins en moins », dit-il. « Les boîtes des bouquinistes ont été envahies par les tours Eiffel, par les cartes postales, par toute une série d’objets qui n’avaient pas leur place hier. »
Entre ces deux pôles, une autre dynamique tente pourtant de s’imposer. Camille Goudeau décrit une corporation qui se transforme, se féminise lentement et cherche à accueillir des profils plus jeunes. Elle évoque aussi la volonté, chez certains, d’ouvrir davantage les boîtes à la micro-édition, aux petits éditeurs indépendants ou à des formes plus contemporaines de présence du livre et du papier dans l’espace public. « On essaie aussi de rajeunir la profession », dit-elle. « On est quand même plusieurs bouquinistes relativement jeunes à essayer de faire bouger les choses. »
Cette dimension reste hors champ dans la vidéo. À la place, Sarah Knafo privilégie une représentation patrimoniale des bouquinistes, réduits à un décor de vieux Paris. « Elle utilise le décorum, elle utilise ce que les gens trouvent beau », résume Camille Goudeau.
Le livre d’occasion comme preuve du déclin
Pour Vincent Chabault, la mécanique politique de la vidéo repose sur un ressort très classique de l’extrême droite : le récit du déclin. « Il y a d’abord l’exaltation du patrimoine, de l’ancien, de l’image passéiste et carte postale de Paris », explique-t-il. Puis vient ce qu’il appelle « le poncif réactionnaire » : l’idée que « les gens ne lisent plus, ne s’intéressent plus aux livres et ne gardent plus leurs livres d’enfants ».
À partir de là, le vieux livre devient un récit de nostalgie, centré sur la perte, l’authenticité et un monde qui se défait : déclin de la lecture, de la transmission, du rapport au savoir, et, plus largement, d’une certaine idée de Paris.
« La partie extrême droite vient justement surfer sur le repli, sur le passé », résume le sociologue. « Le vieux livre, c’est aussi la nostalgie. »
Jean-Yves Mollier formule un diagnostic voisin. Pour lui, la force de la séquence tient moins à la précision de son diagnostic qu’à la mécanique politique qu’elle active. « C’est un bel exercice de démagogie. On est au cœur même du populisme », tranche l’historien. À ses yeux, Sarah Knafo exploite un mécontentement réel, né de l’épisode des JO et du conflit autour du maintien des boîtes sur les quais, mais le transforme en promesse politique sans répondre aux contraintes concrètes qui pèsent sur la profession. « C’est facile après coup de dire : “Moi j’aurais fait différemment et je ferais différemment” », observe-t-il.
« Knafo n’a aucun programme en la matière »
Dans la vidéo, Sarah Knafo affirme être « la seule » candidate à citer les bouquinistes dans son programme. Mais les difficultés concrètes qu’ils décrivent renvoient à d’autres réalités : le bruit, la circulation, la baisse de la clientèle lectrice, la concurrence des usages touristiques, la difficulté à maintenir une activité centrée sur le livre, ou encore la place croissante de la vente en ligne. Jérôme Callais insiste sur le bruit ; Camille Goudeau défend, elle, une ville moins traversée par la voiture et rappelle que la piétonnisation des voies sur berge a amélioré le quotidien de certains bouquinistes.
Le décalage apparaît encore plus clairement sur la circulation. Sarah Knafo défendait un programme favorable à la voiture, avec notamment la réouverture des voies sur berge aux automobilistes et le relèvement de la vitesse sur le périphérique à 80 km/h. Or, pour une partie des bouquinistes, la réduction de la place de l’automobile a au contraire amélioré les conditions de travail.
Camille Goudeau insiste aussi sur un autre point : les quais ne sont pas seulement un conservatoire du passé. Une partie de la corporation cherche au contraire à faire évoluer cette image, en ouvrant davantage les boîtes à des profils plus jeunes, à la micro-édition, aux petits éditeurs indépendants ou à des formes plus contemporaines de présence du livre dans l’espace public.
Jean-Yves Mollier voit surtout le traitement symbolique du sujet : « Knafo n’a aucun programme en la matière, évidemment. Donc qu’est-ce qu’on a sur la culture ? Bah tiens, on va aller voir les bouquinistes, c’est ça. » L’historien ajoute : « Le problème à Paris du commerce culturel aujourd’hui, ce n’est pas les bouquinistes. »
Au fond, la vidéo ne dit presque rien des recompositions qui traversent le réemploi dans le livre. Elle met en scène un passé qu’il faudrait reconquérir. Ainsi, la seconde main nourrit, malgré elle, un récit qui n’est pas le sien.
Contactée, Sarah Knafo n’a pas répondu à nos sollicitations.
Catégorie : Pouvoir

S'abonner à l'info de la seconde main ici



%20Roxane%20De%20Almeida%20(2).webp)













