Le marché de la revente vit-il sa révolution éthique ? Alors que les géants du secteur croulent sous les articles à bas prix, la plateforme québécoise Bon Magasinage frappe un grand coup en bannissant l'ultra fast fashion de son catalogue. Une décision motivée par une urgence autant écologique que sanitaire.
Le 22 avril, pour la Journée de la Terre, la plateforme de revente de vêtements entre particuliers Bon Magasinage a tranché : Shein et consorts ne sont plus les bienvenus. Pour cette entreprise locale, qui fédère plus de 50 000 membres, il s'agit de rester cohérent avec son mantra : « faire de la seconde main la première mode ».
En excluant ces produits, Bon Magasinage s'attaque à un tabou du secteur : peut-on vraiment être engagé en revendant de la mode ultra-express ? Fondée il y a huit ans, la structure s'affirme désormais comme une alternative locale face aux géants internationaux de la revente, qui n'imposent à ce jour aucune restriction sur la provenance des vêtements.
Alerte sanitaire et urgence écologique
Pour justifier cette mesure, la plateforme s’appuie sur des données de l’association Les Amis de la Terre dans son rapport Quand la mode surchauffe, selon lesquelles l’ultra fast fashion peut générer jusqu’à 10 000 nouveaux modèles par jour (avec de l’intelligence artificielle), contre environ 70 pour la fast fashion traditionnelle.
Au-delà des volumes, c’est l’argument sanitaire qui pèse. Une étude de CBC Marketplace, menée avec des chercheurs de l’Université de Toronto, révèle que 20 % des vêtements et accessoires d’ultra fast fashion testés présentent des niveaux préoccupants de substances chimiques (plomb, PFAS, phtalates). Un sac Shein contenait à lui seul plus de cinq fois la quantité de plomb jugée sécuritaire par Santé Canada pour les produits destinés aux enfants.
« Incohérence entre notre mission et les pratiques que nous acceptons »
Dans une publication, sa fondatrice Candice Bouchez inscrit cette décision dans une logique de cohérence de la plateforme. « Maintenir leur présence reviendrait à créer une incohérence entre notre mission et les pratiques que nous acceptons », écrit-elle.
Un virage soutenu par ses utilisateurs. 79 % des membres interrogés estiment que ces produits n’ont pas leur place sur une plateforme de seconde main. La décision vise ainsi à « poser un cadre clair » et à ouvrir une réflexion plus large à l’échelle du marché.
Une rupture isolée face à Poshmark, Depop ou Facebook Marketplace
Malgré ce signal fort, le positionnement de Bon Magasinage reste une exception. Sur la majorité des sites de revente, ces articles demeurent omniprésents. Le marché canadien est dominé par des acteurs comme Poshmark, Depop ou Facebook Marketplace, dont les modèles économiques reposent largement sur le volume.
Pour Marie-Michèle Larivée, experte du marché canadien du réemploi, la portée de cette décision doit être relativisée. « C’est intéressant, mais Bon Magasinage reste un petit joueur dans le portrait canadien », explique-t-elle à CM-CM.fr. Elle voit davantage un signal stratégique qu’un basculement du marché : une manière pour la plateforme de « pérenniser son modèle » et d’affirmer ses valeurs. Si elle salue une initiative qui limite les réflexes d’achat de neuf, elle rappelle que ces produits continueront de saturer les autres circuits de revente et les boutiques physiques comme Renaissance ou Village des Valeurs.
Vers une régulation globale du marché ?
Le bannissement s’inscrit dans une dynamique de fond. En 2022, la plateforme française Vestiaire Collective ouvrait la voie en excluant la fast fashion de son catalogue, invoquant des critères de qualité et de durabilité.
Toutefois, ces initatives relèvent pour l’instant de décisions volontaires et individuelles. Faute de filtrage, le marché de la seconde main continue d'absorber les surplus d'une production textile mondiale toujours plus rapide.
Catégorie : Plateformes - Anti fast fashion

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