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L’économie circulaire, grande absente des législatives 2024 : Pourquoi les grands partis s’en contrefichent

Hortense de Montalivet
2 juillet 2024
2 juillet 2024
Temps de lecture : 6 min

Alors que le marché de la seconde main est pris d’assaut et que le contexte climatique et industriel se fait de plus en plus pressant, les candidats aux législatives semblent avoir complètement omis un point central de toute gestion locale : l’économie circulaire et le marché de la seconde main. Les questions de réemploi sont complètement absentes de la campagne.

Comment se fait-il qu’en 2024, les programmes des partis n’abordent pas (ou extrêmement peu) ces thèmes ? Alors même que le mandat parlementaire peut avoir un réel impact sur les transformations économiques territoriales. Par son ancrage local d’une part. En faisant remonter les problématiques au niveau national de l’autre.

Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l’Institut National de l’Économie Circulaire et Pierre-Emmanuel Saint-Esprit, président de l'association "EC2027 – Un quinquennat pour l'économie circulaire", interrogés par CMCM, dressent les raisons de cet impensé du débat politique actuel. Et expliquent comment replacer l'économie circulaire au cœur des préoccupations des électeurs et des candidats.

Les élections législatives expliquée par Emmanuelle Ledoux de l'Institut de l'économie circulaire

Seconde main et politique pour l'économie circulaire par Pierre-Emmanuelle Saint-Esprit

Économie circulaire, la grande absente des élections législatives de 2024. Entretien croisé

Bonjour Emmanuelle et Pierre-Emmanuel. Vous êtes tous les deux spécialistes en économie circulaire et expert du marché de la seconde main en France, est-ce que vous pouvez rappeler à nos lecteurs où nous en sommes actuellement en juin 2024 de l'émergence et l'installation de ce marché ?

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : L’économie circulaire, c’est concrètement produire des biens et des services en limitant le gaspillage des ressources naturelles et la production de déchets.

En France, la transition vers une économie circulaire est reconnue officiellement comme l’un des objectifs de la transition énergétique et écologique et l’un des engagements du développement durable.

Le pays s’est doté récemment de deux lois pour pousser l’économie circulaire : la loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire (AGEC) qui pose les premiers jalons d’une transformation et la loi Climat et Résilience qui vient renforcer le cadre initial sur certains aspects comme la commande publique et le réemploi.

Mais le chemin à parcourir reste colossal : la France a consommé 737 millions de tonnes de matière en 2021… et généré 315 millions de tonnes de déchets, soit autant de matières gaspillées !

Emmanuelle Ledoux : Il a un chiffre qui est très parlant, celui du Circularity Gap Report (en français “Rapport sur l’écart de circularité”. Il s’agit d’un document produit par le cabinet Deloitte et Circle economy foundation pour prouver la nécessité de restructurer nos modèles économiques, NDLR). Il indique tous les ans la part de circularité dans l’économie mondiale.

En 2023, ce chiffre était de 7,2 %, ce qui signifie pour être claire que 92,8% de l’économie est linéaire, jetable. 92,8 % de l’économie mondiale consiste encore aujourd’hui à extraire, produire, consommer et jeter sans mettre en œuvre de stratégie de durabilité des ressources, à aucun moment des processus.

Pire encore, nous régressons: en 2018, la part de circularité dans l’économie était de 9,1%, la trajectoire n’est pas la bonne. Même après la loi AGEC, on reste très loin du compte en matière de réelle transformation des modèles.

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Choisir l'économie circulaire, une volonté politique

Est-ce qu'on est encore loin d'un modèle d'économie circulaire fort ? Est-ce qu'un changement de modèle est déjà enclenché. C'est-à-dire que l'on est aujourd'hui définitivement sur les questions d'éco-conception, de réemploi, de réparation et de régénération ? Ou alors nous en sommes encore au stade en France d'une économie circulaire faible, c'est-à-dire encore exclusivement tournée vers la gestion de déchets ?

Emmanuelle Ledoux : Je l’ai dit, le changement d’état d’esprit est bien engagé : tous les acteurs aujourd’hui ont conscience qu’on ne peut plus continuer à extraire des ressources comme on le fait depuis le début des Trente Glorieuses! Mais parler de changement systémique de modèle parait encore largement prématuré.

On essaie, on adapte, on lance des expérimentations qui pour beaucoup fonctionnent mais sans engager les grandes transformations que nous savons essentielles. Même sur la gestion des déchets qui est, comme vous le rappelait, la principale entrée à ce jour d’un modèle que l’on peine à faire émerger, nous ne sommes pas au maximum des capacités.

Souvenons-nous par exemple des difficultés à mettre en œuvre le tri à la source des biodéchets pourtant prévu dans les textes 4 ans auparavant. Un modèle de circularité fort supposera la définition d’un cadre réglementaire ambitieux d’une part et la mise en œuvre de financements massifs et ciblés d’autre part.

Bref, il va falloir beaucoup de volontarisme politique.

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : Pour les entreprises, l’économie circulaire n’est progressivement plus abordée comme un problème de déchets et de recyclage. Elles cherchent désormais des opportunités dans l’économie circulaire, souvent associées à un potentiel de réduction de leur empreinte carbone et de leur impact sur la biodiversité. Certaines vont plus loin en abordant le sujet de la transformation de leur modèle économique sur le long terme.

Les économies potentielles sur les matières premières sont évaluées à 650 milliards d’euros par an en Europe par la Fondation Ellen MacArthur. Les opportunités touchent tous les secteurs et toute la chaîne de valeur des entreprises : les services (réparation, location), la fabrication (réduction des coûts de matières premières), la réduction du gaspillage, la supply chain (optimisation du transport et enfin la distribution (collecte de produits usagés, lancement d’offres de seconde main).

Comme l’évoque Emmanuelle, nous en sommes cependant majoritairement au stade des expérimentations : le marché de la seconde main représente à peine 10% des biens manufacturés en Europe aujourd’hui selon une étude McKinsey publiée en 2022 sur le secteur du luxe.

Il est temps d’industrialiser cette transformation salvatrice en conservant le triptyque “Impact social, économique et écologique” au cœur. En effet, tous les modèles d’économie circulaire ne cochent pas ces cases et l’un ne va pas sans les deux autres.

Économie circulaire, seconde main, réemploi et même déchets… Est-ce que vous observez que ce sont des mots qui ont été complètement absents du débat politique des européennes et des législatives ?

Pour les législatives, c’est un vide sidéral.  — Pierre-Emmanuel Saint-Esprit

Emmanuelle Ledoux : Oui et c’est très étrange, en particulier pour ce qui concerne les Européennes. L’Europe s’est construite sur les ressources, le charbon et l’acier, et nous avons compris durant la crise pandémique que les enjeux d’approvisionnement devraient nécessairement être gérés à une échelle continentale.

Car au-delà de la nécessité de transition écologique qui devrait déjà suffire à convaincre, une économie circulaire forte est aussi un gage de meilleure maîtrise des ressources et de gestion de nos besoins ce qui est loin d’être anecdotique pour des États comme le nôtre qui sont très dépendants des importations en matière de métaux stratégiques par exemple.

Au niveau des législatives, effectivement, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Sauf la clause verte et la volonté de réaliser un diagnostic des ressources naturelles avant réindustrialisation dans le programme du Nouveau Front Populaire, ou un appel pas très concret à recourir à l’économie circulaire dans le programme de Ensemble.

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : Oui, malheureusement, ces thématiques sont complètement absentes. Mon association EC2027 réalise pour chaque grande élection un baromètre apartisan et factuel sur la place de l’économie circulaire dans les programmes de tous les partis.

Pendant les élections européennes, la gestion de la ressource naturelle a été abordée, en particulier par Marie Toussaint (EELV), Raphaël Glücksmann (Place Publique), Manon Aubry (LFI) et touchée du doigt par Valérie Hayer. A droite, la question du nucléaire invisibilise toutes les autres.

Mais pour les législatives, c’est un vide sidéral. Pas une ligne dans les programmes, quel que soit le parti, à part une mention découverte avec une loupe côté Renaissance.

Comment s'explique cette invisibilité d'un thème qui est pourtant au cœur des nouvelles pratiques de consommation actuelle et qui est en train de s'imposer à tous les métiers ? Est-ce que les politiques vous contactent, les députés travaillent avec vous ? Est-ce qu’une synergie existe ?

Ce qui achoppe aujourd’hui, c’est notre incapacité à assumer des transformations qui vont être monumentales. — Emmanuelle Ledoux

Emmanuelle Ledoux : Mettons peut-être de côté la campagne des législatives qui était tout sauf normale. Il y a bien entendu, et c’est heureux, des députés qui se préoccupent de cette question et avec lesquels nous travaillons. Ce qui achoppe aujourd’hui, c’est notre incapacité à assumer des transformations qui vont être monumentales.

Passer de l’économie linéaire à l’économie circulaire, ce n’est pas juste deux/trois adaptations à la marge, un peu de conviction des consommateurs et quelques millions dispatchés de ci de là. Nous parlons de transformations qui sont monumentales.

Ne plus exporter ni enfouir nos déchets mais les gérer, recycler tout ce qui est recyclable et en particulier les métaux stratégiques sans lesquels toute velléité de décarbonation par l’électrification est vouée à l’échec, mettre fin au jetable qui constitue la majeure partie de notre économie, changer la commande publique et les pratiques des entreprises…

Encore une fois, cela nécessitera beaucoup de volontarisme politique et les moyens afférents.

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : Le thème de l’économie circulaire est compréhensible par un enfant de CP. Ma fille de 6 ans applique ses principes au quotidien.

Ce qui manque actuellement, c’est qu’une ou un politique active la connexion entre cette thématique “d’experts” et les préoccupations concrètes des citoyennes et des citoyens, celles qui prennent aux tripes, font rêver et font voter. Voter pour un projet porteur d’espoir et non par peur ou crainte comme c’est globalement le cas pour ces législatives.

Des députés courageux ont travaillé sur ce sujet, notamment au moment de la loi AGEC, sans aucun doute. Mais il manque actuellement une incarnation au plus haut niveau du pouvoir pour faire changer le braquet de l’économie circulaire et le sortir de l’ornière d’un petit sujet d’experts.

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La seconde main, thème politique, débat public et élections

Ce n'est pas vendeur ni électoraliste de parler d’économie circulaire et de seconde main pendant cette campagne des législatives ? De la même manière que cette économie a du mal à se faire aimer des consommateurs et à entrer dans les pratiques des entreprises, est-ce qu’elle a aussi du mal à être audible des électeurs et à être intéressante pour les candidats ? Dans les sondages des préoccupations des électeurs à ces législatives, les mots “économie circulaire” et “seconde main” n’apparaissent nulle part… Avant les législatives, est-ce que vous avez des exemples de mesures significatives proposés par un candidat pendant les européennes, les législatives 2022 ou la présidentielle qui a eu une résonance dans l’opinion publique ?

Emmanuelle Ledoux : Les citoyens ne vont peut-être pas être mobilisés par les “mots” de l’économie circulaire mais ils vont être attentifs au sujet du changement climatique et finalement cela revient un petit peu au même : il n’y aura pas de politique efficace de décarbonation de notre économie sans maitrise des ressources.

Mais c’est vrai que le sujet n’est pas forcément celui qui est le plus adressé par les politiques parce que ses implications ne sont pas simples à assumer. Pour un pays comme la France, le modèle linéaire est finalement assez peu dérangeant au quotidien. De façon un peu caricaturale mais je ne suis pas si loin du compte : nous extrayons loin, nous produisons loin, nous consommons chez nous et envoyons nos déchets loin. Notre économie est pour bonne part invisible.

A l’heure où tout est parfois affaire de “narratif inspirant”, il faut reconnaître que proposer de visibiliser notre économie en rapatriant extraction, production industrielle et gestion des déchets, en consommant malgré tout moins, ne fait pas vraiment rêver ! Nous avons désormais besoin d’ancrer dans les politiques publiques que souhaitable ou pas, il n’y a pas d’alternative, nous ne disposons pas des ressources nécessaires pour continuer comme si de rien n’était.

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : La dissolution surprise a nécessité d’établir des programmes à la va-vite, sans cohérence, ni réflexion. Vous observerez que pour combler le manque de nouvelles idées, les candidates et candidats passent leur temps à se référer au passé pour critiquer les concurrents. Un nouveau projet de société pour la France nécessite du temps, de rencontrer les gens, de comprendre réellement les nouveaux enjeux des 30 prochaines années.

Avec ces législatives, nous sommes dans la politique brouillon, la politique à l’arrache, qui ne laisse aucune place et aucun temps aux nouvelles thématiques porteuses d’espoir. — Pierre-Emmanuel Saint-Esprit

Qu'est-ce qu'il faudrait pour que, comme le pouvoir d’achat et Gaza en 2024, la crise climatique en 2022, le féminisme en 2017, le mariage homosexuel en 2012, l'économie circulaire et la seconde main deviennent des thèmes économiques et sociétaux du débat politique, poussé par l'opinion publique ?

C’est aujourd’hui qu’il faut comprendre, anticiper, planifier, investir et réguler. Plus tard ce sera trop tard. — Emmanuelle Ledoux

Emmanuelle Ledoux : Ce qui compte aujourd’hui, c’est notre capacité collective à transformer les convictions en actes. Il va falloir assumer. Assumer que cela va mettre en difficulté des acteurs économiques dont l’activité repose sur le jetable, assumer que cela coûte cher, assumer que cela va nécessiter de mettre en œuvre des mesures d’allocations des ressources qui feront forcément des mécontents.

A l’Institut National de l’Économie Circulaire, notre objectif est que ces mesures arrivent vite, car moins elles seront anticipées, plus elles seront brutales. Nous voyons déjà les difficultés parfois occasionnées concernant la gestion de l’eau. Qui doit être prioritaire pour l’accès à l’eau quand celle-ci vient à manquer ? Cette question se posera bientôt pour le cuivre, le lithium, le cobalt, la biomasse…

C’est aujourd’hui qu’il faut comprendre, anticiper, planifier, investir et réguler. Plus tard ce sera trop tard.

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : Revenons à cette idée de connexion entre cette thématique “d’experts” et les préoccupations concrètes des citoyennes et des citoyens. Pour celles et ceux qui ont souffert dans leur chair de la disparition des usines dans les territoires, l’économie circulaire représente la création d’emplois pour toutes et tous, en particulier avec l’essor du réemploi là où la désindustrialisation a été féroce.

Pour celles et ceux inquiets pour le pouvoir d’achat, la seconde main propose des produits moins chers car réutilisés, réparés sur notre territoire, au lieu d’acheter des produits neufs où toute la valeur économique est captée ailleurs et aggrave notre balance commerciale.

Pour celles et ceux inquiets du dérèglement climatique, il faut savoir que 45 % de l’empreinte carbone provient des processus d’extraction des ressources puis de fabrication.

L’économie circulaire, c’est un projet qui unit toutes les couches de la société et qui offre des perspectives de projection enthousiasmantes qui bénéficient à toutes et tous, en répondant à des craintes sociales majeures tout en affrontant la réalité des catastrophes climatiques qui ne vont faire que s’accentuer.

Quand est-ce qu’un responsable politique va s’adresser au grand public et imposer ce thème au cœur d’une campagne ? Les municipales de 2026 ? La présidentielle de 2027 ? Est-ce qu’on est à la traîne en Europe, des députés étrangers vont-ils plus loin sur les enjeux de circularité ?

Emmanuelle Ledoux : Il y a déjà des collectivités locales engagées sur la question, des projets intéressants. Des acteurs politiques aussi, prêts à porter le sujet. Maintenant il faut changer de braquet pour prendre une métaphore adaptée alors que le Tour de France vient de s’élancer.

La question des ressources est partout, l’économie circulaire doit faire son chemin dans l’ensemble des politiques, l’ensemble des chaines de valeur. Même celle du vélo d’ailleurs, nous montons un projet là-dessus !

Vous pouvez en tout cas compter sur nous pour continuer à tout faire pour que ces enjeux occupent la place qu’ils méritent dans le débat public : une place centrale.

Pierre-Emmanuel Saint-Esprit : La division se nourrit du vide. L’élection présidentielle de 2027 se jouera sur la capacité des candidates et candidats à proposer un nouveau projet pour le pays, cohérent, travaillé, facteur d’unité dans notre société aujourd’hui si terriblement divisée.

En tant que citoyens, nous avons besoin de nous projeter pour être enthousiastes et ne pas nous retourner les uns contre les autres. Nous travaillerons à ce que l’économie circulaire puisse jouer toute sa part dans cet avenir désirable.

C’est urgent.

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