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Paradigme lève 2 millions d'euros et industrialise les mannequins IA dans la seconde main

Maurane Nait Mazi
8 septembre 2026
8 septembre 2026
Temps de lecture : 6 min

Paradigme annonce ce 8 septembre une levée de 2 millions d'euros. La plateforme fait porter 100 % de ses fiches produits par des mannequins générés par IA et ouvre cette chaîne d'images aux marques.

Le tour est mené par Hartwood et One Green, aux côtés de Pelintex et de plusieurs business angels. Showroomprivé, déjà enseigne partenaire, entre également au capital. C'est le deuxième tour de Paradgime fondée en 2022 par les frères Fabien et Vincent Huché-Deniset, deux ans après une première levée d'1,2 million.

La plateforme, qui revendique un «modèle de seconde main premium», rachète les vêtements des particuliers contre des cartes cadeaux valables chez une cinquantaine d'enseignes partenaires (les Galeries Lafayette, le groupe Printemps, Showroomprivé, Bérénice) avant de les revendre sur son propre site, en moyenne 70 % sous le prix du neuf. Le stock reste à son bilan. La société a fermé ses corners en grands magasins, multiplié son chiffre d'affaires par quatre sans budget publicitaire jusqu’à récemment, et troqué ses photos sur cintre et son unique shooting annuel contre des mannequins générés par IA, au point d'en faire une seconde activité vendue à ses propres partenaires. Les fonds doivent financer des recrutements sur le commercial, les opérations et le produit, le développement des outils d'IA et l'expansion européenne. Vincent Huché-Deniset détaille le virage à CM-CM.fr. Entretien.

CMCM : Vous levez 2 millions deux ans après un premier tour d’1,2 million. Sur quels chiffres avez-vous convaincu ?

Vincent Huché-Deniset : Sur une croissance obtenue avec très peu de moyens. Nous avons fait fois quatre sur le chiffre d'affaires cette dernière année, et fois quatre également sur les volumes en vente sur le site, nous étions à 5 000 pièces en ligne en 2024, avec peu de dépenses et peu de recrutements. Le premier tour nous avait surtout servi à structurer une première équipe ; c'est ce qui nous a permis d'accélérer sur ces deux années, et ce sont ces résultats qui rendent possible une levée deux fois plus grosse aujourd'hui.

C'est à mettre en perspective avec le montant de ce premier tour. 1,2 million, pour un projet B2C, c'est beaucoup et très peu à la fois. Il y a dix ans, un projet B2C dans la seconde main levait plusieurs dizaines de millions, Vinted, Back Market… Nous avons tenu deux ans sur 1,2 million, dans un métier où les opérations coûtent cher puisque nous avons un entrepôt, du contrôle, de la remise en état. Cela veut dire qu'en face, nous faisions assez de chiffre d'affaires pour être moins dépendants des levées. Le paradigme a changé, si je puis dire, sur le financement du secteur.

En 2024, vous vous déclariez rentable. Où en êtes-vous ?

Nous nous en étions rapprochés, et ce sont ces résultats qui nous ont permis de lever. Mais une levée, c'est par définition une phase d'investissement : nous allons nous en éloigner quelques mois. Nous ne pouvons pas nous permettre de brûler 500 000 euros par mois, nos opérations sont trop coûteuses. L'idée est de rester toujours proches de la rentabilité.

Vous revendiquez une forme de frugalité ?

Oui, depuis le début nous dépensons très peu. Avant 2024, nous ne dépensions rien en publicité ; nous n'avons commencé à mettre du budget sur Meta que depuis six mois, et sur des montants très raisonnables. Ce n'est pas une croissance poussée par des dépenses à six chiffres sur Instagram. Notre développement passe par le B2B, par les partenariats et par le système de cartes cadeaux.

2025 a pourtant été une année compliquée pour vous, avec la fin des corners en grands magasins.

Nous avions des espaces d'environ 55 m² où l'on vendait de la seconde main et où les clientes pouvaient en même temps déposer leurs vêtements contre des cartes cadeaux BHV ou Galeries Lafayette. Nous étions aussi présents dans des galeries en province. Cela nous permettait de collecter beaucoup et de vendre beaucoup. Les difficultés du retail nous ont obligés à réagir vite, et nous nous sommes réorientés vers le e-commerce en 2025.

La chance que nous avons eue, c'est d'avoir misé au même moment sur l'IA. C'est ce qui nous a permis de tenir la croissance malgré la sortie du retail : un recentrage e-commerce, boosté à l'IA. C'est la ligne directrice de la levée et des prochains mois.

Votre modèle repose sur les cartes cadeaux d'enseignes partenaires. Qu'est-ce qu'elles y gagnent ?

De l'acquisition client. Si vous avez des pièces Sézane, ba&sh ou Sandro dont vous ne voulez plus, vous nous les envoyez et nous vous donnons une carte cadeau Bérénice. Pour Bérénice, cela convertit des clientes de marques concurrentes en cartes cadeaux à dépenser chez elle, avec un reste à charge, puisque la marque et nous payons chacun une partie. C'est un coût d'acquisition, et il est rentable sur les ventes de neuf qui suivent.

Ce qui fait la différence, c'est que la collecte est multimarque quel que soit le partenaire. Sandro ou Maje ont des offres de seconde main qui ne reprennent que du Sandro ou que du Maje ; forcément, le volume est limité. Pour une marque comme Bérénice, on passe de 100 pièces collectées à 1 000. Vinted et Vestiaire Collective l'ont montré : on vend en multimarque, on achète en multimarque. Je ne crois pas à un marché où chaque marque aurait sa petite offre dans son coin. Et pour la cliente, c'est plus simple : elle a une pièce Bérénice chez elle, mais elle a aussi une pièce Sézane et une pièce Sandro à mettre dans le même colis. Nous collectons entre 5 et 10 pièces par colis, ce qui fait une grosse carte cadeau : entre 100 et 300 euros en moyenne selon l'enseigne.

Et vous, que prenez-vous comme risque dans l'affaire ?

Le stock. C'est notre gros avantage vis-à-vis des partenaires : les pièces sont chez nous, et si nous n'arrivons pas à les vendre, c'est notre problème. Racheter 50 000 pièces de seconde main, c'est un risque. Chacun en prend une partie, y compris en image puisque nous faisons des communications communes. Ce qui nous protège, c'est le taux d'écoulement : nous sommes à 90 %, et jusqu'à 50 % dès le premier mois sur les marques les plus recherchées. Je n'ai pas les chiffres des marques qui ont lancé leur offre seules, mais je sais qu'ils sont très faibles. Nous reprenons environ 200 marques, de Levi's, Caroll ou IKKS jusqu'à Isabel Marant, et pas de fast fashion : avec un entrepôt, du contrôle et de la remise en état, nous ne pouvons pas nous permettre de vendre des pièces à 3 euros. Notre panier moyen tourne autour de 100 euros, quand il est d'une quinzaine d'euros sur Vinted et de 400 à 500 euros sur Vestiaire Collective. Nous sommes sur du premium accessible.

Passons à l'IA. En amont même de la technologie : pourquoi la photo est-elle si compliquée en seconde main ?

Parce que nous n'avons pas de catalogue. Pour les marques avec lesquelles nous travaillons, nous récupérons des visuels. Mais une pièce ba&sh ou Maje qui arrive dans un colis, nous partons de zéro : pas de photo, pas de fiche, pas d'attributs produits, il faut tout créer nous-mêmes. Et contrairement au neuf, il n'y a pas de série : on ne shoote pas une fois pour mille exemplaires, chaque pièce est différente et nous en mettons des milliers en ligne chaque semaine. Un shooting par pièce est économiquement impossible.

Concrètement, où l’IA intervient-elle dans vos opérations ?

Sur plusieurs briques. Le pricing d'abord : nous croisons nos propres données de vente et le scraping d'autres plateformes de seconde main pour dire à la vendeuse, en quelques clics, à combien nous lui rachetons son pull. Ce pull Maje en très bon état, nous pouvons vous le racheter à tel prix. L'idée est d'en demander le moins possible à la vendeuse tout en récupérant le plus d'informations possible.

La catégorisation ensuite, par reconnaissance d'image : les attributs produits (une blouse en dentelle, telle taille…) et les étiquettes de composition. Sur un très gros multimarque, c'est un travail que nous saisissions à la main, ou que nous ne saisissions pas du tout. Cela a fluidifié toutes nos opérations à l'entrepôt. Et nous avons également mis des agents IA sur le service client, pour réduire le temps humain passé sur les sollicitations.

Et surtout la photo. Aujourd'hui, 100 % de nos fiches produits ont des photos portées par mannequin IA, et c'est généré automatiquement. Notre taux de conversion a explosé.

« Notre taux de conversion a explosé grâce aux photos portées par mannequin IA. »

Sur le site paradigme.fr, l'intégralité des fiches produits est photographiée sur des mannequins générés par intelligence artificielle.
Sur paradigme.fr, l'intégralité des fiches produits est photographiée sur des mannequins générés par intelligence artificielle. Capture d'écran : CMCM

Nous avions le budget pour un shooting édito par an, donc toujours les mêmes visuels alors que nous avons de la nouveauté tous les jours. Là, nous pouvons faire une direction artistique de rentrée, changer le site en fonction de la météo ou des sujets du moment. Ça nous a changé la vie.

Vos clientes savent-elles que le mannequin est généré par IA ?

Personne ne se rend compte que c'est de l'IA, c'est bien ce que nos partenaires viennent chercher : une photo portée hyper réaliste en quelques secondes. Mais ce qui rend la chose possible, c'est que la photo de départ est prise dans notre studio, dans des conditions exploitables. Je ne suis pas sûr qu'une photo prise par une vendeuse sur son parquet donnerait le même résultat, c'est un sujet sur lequel nous réfléchissons aussi. La prochaine étape, ce sont probablement les vidéos portées.

Vous vendez désormais cette brique IA à d'autres acteurs. C'est un nouveau service chez vous ?

C'est nouveau, et ça marche très bien. Nous avons développé une vraie expertise sur la partie visuelle, et nous avons commencé à accompagner nos partenaires dessus : catalogues photo wholesale, visuels publicitaires, fiches produits. Le Printemps l'a testé et a beaucoup apprécié. Ils créent leur catalogue photo avec notre outil, avec des photos portées par mannequin, sans repasser par un shooting studio traditionnel. Nous avons structuré une équipe en interne qui travaille uniquement sur ce sujet, pour Paradigme et pour les partenaires.

Ce qui nous positionne bien sur ce marché, c'est que nous mettons en ligne des milliers de fiches produits par semaine sur notre propre site. Nous faisons de l'IA appliquée au réel depuis un an et demi. Beaucoup d'acteurs ont des solutions techniques qui ne sont pas à l'épreuve du réel et produisent quelques photos par-ci par-là ; mettre en ligne des milliers de photos par semaine, c'est un autre sujet. Nous avons une solution industrielle. Et le fait d'être encore une plateforme de taille modeste nous a aidés : quand vous êtes très gros, une révolution IA est plus difficile à mener.

Que finance ce tour de table ?

Du recrutement et la poursuite des investissements techniques, en particulier IA. Nous sommes une dizaine, l'objectif est d'être une quinzaine d'ici la fin de l'année. Deux millions, c'est une belle somme, mais c'est loin des 500 millions levés par Back Market : nous allons devoir beaucoup miser sur l'IA pour nous développer vite sans lever autant.

Nous allons aussi renforcer l'effort commercial pour signer davantage de partenaires B2B, sur la seconde main comme sur l'IA, et poursuivre le développement en Europe. Nous sommes présents dans une dizaine de pays mais la France pèse encore 90 % du chiffre d'affaires. Nous étions très proches de la rentabilité, ce sont ces résultats qui nous ont permis de lever ; une levée, c'est par définition une phase d'investissement, donc nous allons nous en éloigner quelques mois avant d'y revenir vite. Si nous faisons fois deux sur le chiffre d'affaires et sur le nombre de partenaires l'an prochain, ce sera déjà très bien.

Le secteur n'aligne pas beaucoup de bonnes nouvelles en ce moment.

Non, il n'y a plus beaucoup de signaux positifs dans la seconde main. C'est aussi pour ça que nous sommes contents de cette levée. C'est un projet lancé avec mon frère, une aventure familiale à deux associés, et nous continuons à croire qu'il y a une place pour une infrastructure de seconde main au service des enseignes.

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