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"Détox ta maison", "Dressing challenge": on fait le point sur les émissions "seconde main" et déconsommation

Clémence Aulas
10 octobre 2023
10 octobre 2023
Temps de lecture : 6 min

CM-CM.fr se penche sur les programmes télé qui explorent la seconde main et la déconsommation. Que valent-ils ? Entre messages inspirants et dérives formatées, ces émissions grand public oscillent entre sensibilisation et spectacle. Décryptage des forces et faiblesses de ces nouveaux rendez-vous télévisés : à quelle sauce la seconde main est-elle mangée ?

L'émission "Détox ta maison, 7 jours pour tout ranger" (TF1)

Détox ta maison, 7 jours pour tout ranger est un programme télévisé du groupe TF1 qui vise à aider les participants à désencombrer et à organiser leur maison. Pendant une semaine, les participants sont guidés et coachés pour trier, vendre, donner ou envoyer au recyclage leurs possessions encombrantes. L'objectif est de créer un environnement plus sain et ordonné, tout en réduisant la surconsommation et en sensibilisant à l'importance de la déconsommation. Ce programme met en évidence les problèmes liés à la surconsommation et encourage les spectateurs à repenser leur mode de vie et leurs habitudes de consommation.

L'émission "Dressing Challenge" (M6)

Dressing Challenge est diffusé sur M6 et présentée par Cristina Cordula, figure de proue de la mode accessible et la plus célèbre des brésiliennes en France. Le concept ? Aider les participants à réorganiser leur dressing en adoptant une approche de consommation plus responsable et durable. Durant l'émission, les participants sont guidés pour trier leurs vêtements, se séparer de ceux qu'ils ne portent plus et les vendre sur une plateforme de seconde main. L'objectif est de sensibiliser les spectateurs à la surconsommation et de les encourager à adopter un mode de vie plus écoresponsable. L'émission met en avant les problèmes liés à l'accumulation de vêtements et propose des solutions pour encourager la vente et l'achat de seconde main.

Cristina Cordula et l'emission sur la seconde main
"Grace au trésor de la seconde main" : Capture d'écran du compte Instagram M6 officiel avec Cristina Cordula

Deux programmes ont ainsi été « recyclés ». D’un côté, Les Reines du shopping, animée par Cristina Cordula, prend le virage de l’écoresponsabilité avec Dressing Challenge. De l’autre, l’émission à succès D&Co, incarnée par Valérie Damidot, se réinvente sous le titre Détox ta maison, 7 jours pour tout changer.

Les ressorts mis en avant pour combattre la surconsommation

Fait révélateur : avant d’écrire cette partie, j’ai tapé sur Google la requête « les causes de la surconsommation ». Il faut attendre le troisième résultat pour tomber sur « Comprendre la société de surconsommation », après un lien consacré aux « causes principales d’une surconsommation de carburant ». Ironie du web.

Ce décalage dit quelque chose des programmes eux-mêmes : pour traiter de surconsommation, ils privilégient moins l’analyse des mécanismes sociaux que la mise en récit de trajectoires individuelles. Le choix des mots, ici, n’est pas anodin.

Ces émissions à coloration écoresponsable reposent largement sur l’exposition d’histoires personnelles fortes : prise de poids, bouleversements familiaux, rupture, perte de repères, mal-être lié à un événement de vie. Ces récits intimes, portés à l’écran, sont conçus pour susciter l’identification du téléspectateur et installer une progression émotionnelle jusqu’à la fin de l’épisode.

L’épisode 1 de Dressing Challenge en donne un exemple très net : « Je suis une maman solo qui travaille beaucoup et je ne m’aime plus depuis mon accouchement il y a 14 mois. » Ce type de profil revient souvent dans les formats de M6 : il permet de construire un récit de transformation, avec un point de départ marqué par la fragilité et une issue pensée comme positive.

Challenges et défis : des outils percutants pour repenser les habitudes

Pourquoi ces émissions de divertissement plaisent-elles autant ? Quelle mécanique mobilisent-elles pour s’imposer comme des formats emblématiques de leur époque ?

Seconde main à la TV
"Aïe, aïe, aïe" : capture d'écran de l'émission Détox ta maison, 7 jours pour tout ranger

Le constat par l’image : overdose et matérialité

Qu’il s’agisse de Détox ta Maison sur TF1 ou Dressing Challenge, la recette repose sur une mécanique bien huilée.

1. Le consommateur ou la consommatrice de 35 ans et plus face à un problème

Le ou la participante, dont les achats ou l’accumulation finissent par peser sur le quotidien, cherche à retrouver une forme d’équilibre grâce à un accompagnement présenté comme libérateur.

2. La phase de constat et de mise à plat

Pour prendre la mesure de la situation, tout est sorti, exposé, rendu visible. Dans l’émission animée par Élodie Villemus, les objets quittent la maison pour être étalés dans un entrepôt immaculé. Dans Dressing Challenge, ce sont les vêtements qui débordent du placard qui sont mis à nu. Le procédé est simple, mais redoutablement efficace : l’accumulation devient soudain spectaculaire.


Detox ta Maison et le tri en seconde main
Capture d'écran de l'émission Détox ta maison

3. Le passage à l’action


Dans l’émission consacrée au tri de l’habitat, l’objectif affiché est de se séparer d’au moins 50 % de ce que la famille possède et accumule depuis des années, en donnant aux associations, en vendant via des plateformes de seconde main ou en recyclant. À coups de « on garde, on vend, on donne, on recycle », les choix sont faits en quelques secondes. Cette rapidité nourrit le rythme du programme, mais elle révèle aussi combien les achats passés ont souvent échappé à toute réflexion liée à la durabilité.


4. Le grand réajustement

C’est ici que les deux émissions se distinguent, et c’est là que l’attention se porte. Cristina Cordula propose de revendre les articles indésirés souvent encore étiquetés sur une plateforme de seconde main jamais citée, mais omniprésente dans les esprits. Comme le marketing est bien rodé, Vinted déploie au même moment sa campagne de publicité télévisée avec une ambassadrice toute trouvée : Cristina elle-même. La boucle est bouclée : la plateforme entre particuliers sponsorise aussi le programme.

Du côté de Détox ta maison, 7 jours pour tout changer, la logique est différente. Une fois le « trop » évacué du domicile, l’émission s’attache à réorganiser l’espace dans une veine proche du home staging. Deux acolytes accompagnent la présentatrice, dont un bricoleur-menuisier qui rappelle clairement l’héritage de D&Co, avec une expertise tournée vers l’optimisation des espaces et des rangements.


5. Le soulagement et le renouveau


Qu’il s’agisse du dressing ou de l’habitat, le moment de la révélation obéit à la même mise en scène. Et c’est précisément ce que le téléspectateur vient chercher. Les exclamations (« waouh », « sans vous je n’aurais jamais réussi », « maintenant tout va changer ») reviennent comme un rituel. À cet instant, l’animatrice endosse un rôle quasi salvateur : celui de celle qui remet de l’ordre, soigne le désordre et promet un nouveau départ.

Avant / après : une prise de conscience mise en scène

En matière de solution miracle, l’effet de révélation et de transformation radicale reste l’un des procédés télévisuels les plus efficaces. Qu’il s’agisse de dressings saturés (plus de 200 paires de chaussures pour Nathalie, participante de l’épisode 2 de Dressing Challenge) ou d’objets accumulés dans un garage, le constat est toujours le même : celui du surplus, de l’excès, de l’encombrement. L’image de l’amoncellement suffit à produire un choc.

Ces séquences créent un effet de miroir chez les téléspectateurs. Elles suscitent à la fois de l’empathie pour les participants et une forme d’introspection sur ses propres habitudes de consommation. C’est l’une des forces de ces programmes : fidéliser l’audience tout en donnant à voir les dérives d’une consommation devenue incontrôlée. En mettant en avant la responsabilité individuelle, la prise de conscience et la promesse d’un mode de vie plus sain, ces émissions installent des réflexes de réflexion dans les foyers. Ce qui les rend particulièrement actuelles, c’est aussi leur capacité à reprendre les codes des réseaux sociaux, sur fond de discours écologique.

Seconde main sur les réseaux sociaux : l'effet Vinted

Les chaînes ont bien compris l’importance des réseaux sociaux, comme l’ont aussi fait Refashion avec Mission Refashion ou encore Oxfam avec le Second Hand September. Ces plateformes sont devenues des relais de communication essentiels pour toucher les spectateurs au-delà de l’écran de télévision. Des formats courts, comme les reels Instagram, sont ainsi repris à la fois par la chaîne et par le compte officiel de la présentatrice vedette.

Cette stratégie permet d’attirer des téléspectateurs avant même le lancement de l’émission, à l’heure où beaucoup préfèrent regarder un programme en replay ou en binge-watching plutôt que dans le cadre linéaire de la télévision.

Emission dressing challenge avec Cristina Cordula
Capture d'écran du compte Instagram M6 officiel

On voit aussi apparaître des comptes dédiés qui prolongent l’univers de l’émission et mettent en avant les vêtements montrés à l’écran, comme @lesbonnesadressesm6 ou encore le compte Vinted "dressingchallenge", relié aux pièces visibles dans les épisodes. Ce dernier rassemble à ce jour 26 675 abonnés, un volume important pour un compte présent sur une plateforme de seconde main. Jusqu’à sa biographie, tout reprend les codes d’une communication soignée.

compte vintage dresssing challenge
Capture d'écran du compte Vinted Dressing Challenge
Cristina Cordula de Dressing Challenge
Capture d'écran de l'image de présentation de l’émission Dressing Challenge
Partenariat Vinted Cristina Cordula
Partenariat Vinted avec la même mise en scène de Cristina Cordula que dans l'émission Dressing Challenge

L’opération capitalise à la fois sur la notoriété d’une animatrice identifiée du grand public depuis plus de dix ans, sur le renouvellement continu de l’émission et sur l’incitation à s’abonner au compte Vinted. Une mécanique de communication et de marketing profitable à Cristina Cordula (elle qui a longtemps encouragé l’achat de neuf), à la chaîne, mais surtout à Vinted, qui approfondit encore ses liens avec les médias.

La seconde main caricaturée en TV

Et la seconde main dans l’émission ? Est-elle réellement mise en valeur ? Et, surtout, de quelle manière ? Ce qui mérite d’être souligné, c’est la mécanique même du programme, martelée par Cristina Cordula : « On trie, on vend et on rachète en seconde main avec une partie du budget récupéré lors des ventes. » C’est là que le raisonnement montre ses limites. Car pour éviter la surconsommation, l’émission propose finalement de remplir à nouveau des placards que l’on vient à peine de vider. C’est précisément à ce moment du programme que la promesse de sobriété me paraît basculer dans une autre logique.




"Dressing Challenge" : le paradoxe pour mieux le remplir en seconde main

« On a vidé le dressing pour le remplir ensuite », résume Jean-Luc Lemoine dans sa chronique sur Europe 1 du 28 septembre à propos de l’émission. C’est là tout le non-sens du programme. Cristina Cordula semble davantage encourager le renouvellement du dressing que sa réparation, sa transformation ou son réemploi.

Dans Fashion, or not ?, Catherine Dauriac explique : « Réparons nos vêtements fétiches ou transformons-les. Ensuite, il sera temps d’acheter, neuf, chez des marques éthiques, ou mieux, en seconde main, les vêtements qui manquent à notre vestiaire. » Une attitude créative qui nous rend notre autonomie vestimentaire.

L’émission paraît suivre une logique inverse. « Je garde ces vêtements au cas où », « je portais ça avant », « j’achète sans essayer », « j’ai pris la même veste en six couleurs différentes parce que j’aimais bien la coupe », ou encore « je collectionne les robes à fleurs » : autant de réflexes que les participants risquent de retrouver après l’émission. Faute d’un véritable changement d’usage et d’un objectif clair, comme dans Détox ta maison sur TMC, le programme risque surtout de ramener à la case départ : celle d’une nouvelle accumulation de vêtements peu ou pas portés.

"La seconde main, ça ne pollue pas !" : le dérapage de Cristina Cordula

Dans l’émission Dressing Challenge, Cristina Cordula affirme que « grâce à la seconde main, on peut trouver de la qualité à beaucoup moins cher qu’en boutique » et qu’il est possible de « diviser par deux ou trois le budget d’une tenue ». L’argument du prix, pour convertir les téléspectateurs, peut s’entendre. Mais c’est sur le terrain de l’écoresponsabilité que le discours mérite d’être interrogé.

Sur une durée moyenne de 27 minutes, l’émission se veut à la fois pédagogique et technique. Pourtant, Cristina Cordula n’y mobilise qu’à deux reprises, sur cinq épisodes, le même exemple du jean neuf présenté comme ultra-polluant, pour lequel « il faut 7 000 à 10 000 litres d’eau » pour être fabriqué. Avec une telle audience et une telle force de frappe pour M6, on aurait pu attendre davantage de données chiffrées et de contenus sur les impacts environnementaux de la fabrication des vêtements, à l’image de ce que propose par exemple la websérie de Refashion. Dans un registre proche, Mission Refashion du nom de l'éco-organisme de la filière textile invite davantage à prendre du recul, à comprendre les effets de l’industrie textile et à questionner les achats d’impulsion.

Autre raccourci problématique : dans l’un des épisodes, la présentatrice affirme que « la seconde main, ça ne pollue pas ». C’est faux. Même si son impact reste moindre que celui d’un vêtement neuf, la seconde main n’est pas neutre sur le plan environnemental. Les infrastructures numériques, les transports liés à l’acheminement des colis, les emballages ou encore la multiplication des flux logistiques ont eux aussi un coût écologique. Ce n’est pas parce qu’un vêtement est de seconde, de troisième ou de quatrième main que son achat n’a aucune conséquence sur l’environnement.

C’est précisément l’un des angles morts de ce type de programme. Dans un article de Reporterre, Flore Berlingen, directrice de Zero Waste France, résume bien cette contradiction : « Par son interface, Vinted pousse les utilisateurs à être dans l’achat compulsif et c’est éminemment contradictoire avec l’enjeu écologique, qui impose avant tout de se poser la question : “Est-ce qu’on en a vraiment besoin ?” »

C’est là que l’émission montre ses limites. Les programmes consacrés à la déconsommation ou à la seconde main peuvent constituer d’excellents leviers de sensibilisation. Encore faut-il qu’ils ne se contentent pas de déplacer l’acte d’achat du neuf vers l’occasion. Le tri, à lui seul, ne suffit pas. La transformation des pratiques suppose un apprentissage, une réflexion sur les besoins réels et une modification durable des comportements. Sinon, on ne change pas de logique.

Catégorie : Société - Vinted

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