REPORTAGE - À Bois-d’Arcy, dans les Yvelines, l’entreprise Yoti collecte, reconditionne et remet en circulation jeux et jouets d’occasion. Sa singularité : une grande partie de cette activité est assurée au sein même du centre pénitentiaire, par des personnes détenues. Reportage dans un atelier hors norme.
Un atelier circulaire de 700 m² derrière les murs
Derrière les murs du centre pénitentiaire de Bois-d’Arcy, l’atelier Yoti surprend d’emblée par son ampleur. Sur 700 m², des montagnes de cartons, des étagères pleines de puzzles, de peluches, de jeux de société, de trottinettes et de livres pour enfants composent un décor inattendu. Entre 2022 et 2023, près de 20 tonnes de jeux et jouets y ont transité.
La mission de Yoti est simple en apparence : collecter, reconditionner et distribuer des objets destinés à l’enfance. En pratique, le travail est minutieux et repose sur une organisation très structurée. L’entreprise a été imaginée pendant la pandémie, en 2020, par Jacques Grimont. Aujourd’hui, Yoti emploie 40 salariés, dont 30 personnes détenues.



Magellan, guide d'un jour
Le jour de notre visite, c’est Magellan, surnom conservé pour préserver son anonymat, qui nous fait découvrir les lieux. Il connaît chaque poste, chaque geste, chaque étape de la chaîne. Il les a lui-même occupés.
« Je vais vous faire la visite de l’atelier. Chacun occupe un poste bien précis, je vais vous montrer. »
Sa présentation est précise, méthodique, presque fière. Il désigne les opérateurs un à un, explique leurs tâches, revient sur les logiques de circulation des objets et sur les ajustements mis en place au fil du temps.
« Je suis fier de présenter l’atelier et de montrer que même en prison, on peut évoluer dans l’entreprise et monter les échelons. »
Dans cet environnement dominé d’ordinaire par le béton, le blanc et le gris, les couleurs des jouets, les bacs jaunes et les rangées d’objets alignés produisent un contraste saisissant.
Une chaîne de tri pensée dans le détail
À l’arrivée, les dons sont d’abord répartis par grandes catégories : puzzles, jeux de société, jouets d’éveil, jouets électroniques, jouets en bois, peluches, livres, jeux d’extérieur. Un premier opérateur effectue ce pré-tri avant de dispatcher les articles vers les différents postes.
Les jouets électroniques sont testés, les pièces plastiques nettoyées, les peluches lavées, les vélos et trottinettes remis en état. L’enjeu n’est pas simplement de revendre de l’occasion, mais de rendre les objets à nouveau utilisables et commercialisables, dans un état plus que satisfaisant.
« Complet ou incomplet, en bon état ou avec des traces d’usure ? S’il manque une pièce au jouet ou que le jeu ne marche plus, ce n’est pas grave. On s’en charge à l’atelier », explique Magellan.
Sur place, plusieurs opérateurs mettent à profit leurs compétences antérieures. L’un, qui travaillait dans un magasin d’électronique avant son incarcération, teste les jouets électroniques. Un autre, réparateur de vélos à l’extérieur, s’occupe des deux-roues pour enfants et des trottinettes. À chaque poste, le savoir-faire existant rencontre une logique de transmission interne.
« La transmission est essentielle et un enjeu pour Yoti », souligne Jacques Grimont.
« Il y a une vraie mission de formation dont j’ai la charge comme je suis ancien », ajoute Magellan.





Tous les objets ne peuvent pas être remis en circulation immédiatement. Certains sont incomplets, d’autres nécessitent des réparations ou servent de réserve de pièces détachées. Dans l’atelier, de longues étagères conservent ainsi ce qui pourra resservir plus tard.
C’est particulièrement vrai pour les jeux de société.
« Quand on dit “reconditionner les jeux et les jouets”, c’est imprécis. Il faudrait parler selon les types d’objets. Un jeu de société, ce n’est pas pareil qu’un puzzle », rappelle Jacques Grimont.
Pour un jeu de société, il faut parfois retrouver une notice, vérifier pièce par pièce le contenu, mobiliser un stock de rechange, recomposer une boîte incomplète. Le Monopoly, par exemple, suppose de pouvoir retrouver au besoin les petites maisons ou les billets manquants.
« Il faut être capable d’aller chercher les pièces. D’avoir les petits immeubles du Monopoly le jour où ils manquent », précise-t-il.
Cette spécialisation distingue Yoti d’acteurs généralistes du don comme Emmaüs, La Croix-Rouge ou le Secours populaire, pour qui le traitement de ce type d’objets, à grande échelle, reste complexe.

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Le casse-tête du puzzle
Le puzzle est sans doute l’objet le plus emblématique de cette complexité. Chez Yoti, il ne suffit pas de compter les pièces et refermer la boîte.
« Pour les puzzles de 100 pièces, c’est simple : on compte. Une fois qu’on arrive à 100, on vérifie l’état et que ce sont les bonnes pièces », explique Jacques Grimont.
Au-delà, les choses se compliquent.
« Pour les puzzles de plus de 100 pièces, le nombre indiqué sur la boîte ne correspond presque jamais exactement. Un puzzle de 1 000 pièces ne fait pas forcément 1 000 pièces. Il peut en faire 995 comme 1 004.
Pour répondre à cette difficulté, Yoti a développé des outils internes. À partir de photographies, un logiciel aide à reconstituer le puzzle et à évaluer son caractère complet. L’entreprise travaille aussi sur une solution permettant d’identifier les pièces manquantes afin d’en fabriquer des versions de remplacement, imprimées en 3D ou découpées au laser.
« La pièce serait de couleur fluo. L’idée n’est pas de cacher qu’il s’agit d’un puzzle d’occasion, mais d’assumer qu’il a déjà eu une vie », dit Jacques Grimont.






Une économie circulaire ancrée dans le social
Yoti se présente comme un acteur de l’économie circulaire et de l’économie sociale et solidaire. L’entreprise collecte auprès de quatre grands types de donneurs : les entreprises, les particuliers, les collectivités et les associations.
« Le jeu et le jouet, c’est particulier. Cela demande du temps, une attention singulière. Les associations sont heureuses de nous donner », observe Jacques Grimont.
L’ambition de Yoti dépasse la seule remise en circulation des objets. Le projet repose aussi sur une intuition : les prisons sont présentes sur tout le territoire, et peuvent devenir des lieux de production à petite échelle, au service d’un modèle local de réemploi.
« On pense que ce n’est pas possible d’avoir de grosses industries du jeu dans notre secteur. En revanche, avoir de petites usines avec une collecte locale et construire un outil industriel au service de l’économie circulaire, cela fonctionne. Parce que c’est précisément le croisement entre l’économie circulaire et la détention », explique Jacques Grimont.


Le travail en détention, entre droit, ressource et projection
Les postes Yoti sont recherchés. Ils permettent de structurer les journées, d’acquérir des compétences, de percevoir une rémunération et, pour certains, de préparer plus concrètement la sortie. Magellan en parle à CM-CM.fr sans détour.
« Je n’ai pas tout de suite travaillé en arrivant, et mes journées étaient différentes. »
Le travail lui permet de maintenir un rythme, d’assumer des responsabilités, et de se projeter.
« L’entreprise met un cadre de travail, des horaires, donne des responsabilités, comme à l’extérieur. On a des droits et des devoirs. »
« Je sers à quelque chose, en m’investissant ici. Ma journée commence réellement quand on doit retourner en cellule. »
La rémunération, même faible, n’est pas anodine. Elle permet d’indemniser les victimes, d’aider la famille, d’acheter des produits à la cantine ou simplement d’améliorer un quotidien très contraint.
« Je travaille et j’indemnise ma victime. Je trouve ça normal », dit Magellan.
Pour Jacques Grimont, cet aspect compte aussi dans l’équilibre général du projet :
« La rémunération Yoti assure leur solvabilité. »



L'après Yoti
L’un des enjeux du modèle est la transmission. Les opérateurs expérimentés forment ceux qui les remplaceront. Cette logique est essentielle dans un environnement marqué par les entrées, les sorties et l’instabilité des parcours. Magellan y voit déjà une étape vers la suite.
« Plus tard, je veux avoir une situation. Je me donne la peine de le faire. Je ne m’interdis pas de voir loin et grand. J’aimerais avoir ma propre entreprise. Je me forme au management chez Yoti dans le cadre de mon BTS. »
Dans l’atelier, plusieurs opérateurs évoquent la même volonté : conserver un savoir-faire, apprendre, préparer "l’après".



Une entreprise qui prépare autre chose
Quelques jours après notre visite, le 4 avril 2023, le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti a inauguré l’atelier de Bois-d’Arcy. Une reconnaissance institutionnelle pour un projet encore récent, mais déjà identifié comme pionnier. Yoti concentre plusieurs enjeux à la fois : réduction des déchets, spécialisation dans le réemploi du jouet, formation en détention et insertion professionnelle.
Photos et interview par Maurane Nait Mazi
Catégorie : Marchés

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